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Juillet : un mois magique…

Dubaïote d’adoption depuis 2007, je pose chaque mois mon regard amusé et mesuré sur la ville de la démesure. Alors que les vacances d’été ont commencé, permettant à chacun le répit escompté, une expression a retenu mon attention : « magic July ». 

Cette première moitié du mois de juillet a apporté un vent (chaud et humide) de la libération tant attendue. Le lecteur naïf s’imagine que cette libération est celle du travail oppressant, des réunions interminables, d’un N+1 tyrannique ; il s’agit en réalité d’une autre libération, dont le sens est contenu dans cette expression connue de tous les dubaïotes : magic July.
On aurait pu penser que c’est le claquement de la porte du bureau qui comporte une dimension magique, et non la fermeture des portes automatiques de l’aéroport sur ses enfants voyageant en tant que mineurs non accompagnés.

Car en effet, si le mois de juillet détient une certaine magie, c’est parce qu’il se trouve débarrassé des enfants, quand ce n’est pas du partenaire. La première fois que j’entendis l’expression, la jeune femme sans enfant que j’étais alors avait affiché une certaine perplexité : lorsqu’en juin 1936 Léon Blum annonça le dépôt du projet de loi sur les congés payés, c’était pour que les travailleurs puissent « se consacrer librement au repos et aux satisfactions de la vie familiale ». Aurait-il pu imaginer que, quelques décennies plus tard, la satisfaction consisterait à expédier sa famille en avion, sans hésitation ni larmes ? Que s’était-il passé pour qu’une telle inversion des valeurs surviennent ? Tentative d’explication en trois points.

1. Du distanciel à la distance

« Loin des yeux près du cœur ». Si l’adage populaire dit vrai, sa mise en application a été réduite à néant depuis le début de l’épidémie de la covid. Nous n’avons jamais passé autant de temps avec nos enfants (à qui nous vouons un amour inconditionnel, la précision étant tout à fait inutile !), nous transformant en enseignants amateurs de nos enfants qui nous ont souvent semblé être des élèves encore plus amateurs. Hybride, distanciel, cas contact, fermeture de classes, quarantaine, ces mots qui ont rythmé cette année scolaire écoulée conduisaient tous à un même constat : nos enfants ont été très (trop ?) présents. De même, le télétravail a transformé les salons en salle de réunion, les chambres à coucher en bureau de travail, les conjoint(e)s en collègues un peu trop présents, un peu trop bruyants. Or, dans toute relation, il faut de la distance pour que les sentiments puissent éclore avec sérénité. Si l’absence créée le désir, qu’est devenu ce dernier durant cette année et demie écoulée où enfants, épouses et époux cohabitaient constamment, tout le temps, indéfiniment ?

Ce mois de juillet est donc l’occasion de recréer une distance nécessaire et salvatrice. Les enfants envoyés chez les grands-parents perdent vingt degrés et gagnent la liberté des jeux en pleine nature ; les maris demeurés seuls à Dubaï retrouvent dans la fraternité un instinct grégaire et des comportements rustiques sinon préhistoriques qui les feront que mieux apprécier les retrouvailles avec leurs dulcinées ; ces dernières, quant à elle, délaissent temporairement et joyeusement leur casquette de commandant en chef des affaires familiales. 

Pourtant, cette explication aux allures rationnelles n’est pas tout à fait convaincante car le magic July n’est pas un dommage collatéral de la covid, mais une tradition ancestrale à Dubaï. Certains bédouins racontent que, dans les années 70, ils auraient aperçu femmes et enfants, à dos de dromadaires, se diriger vers le terminal 1 de l’aéroport, tandis qu’au loin, ils percevaient le bruit de l’entrechoquement des verres qui trinquaient au lait de chamelle. 

2. A comme apéro, B comme brunch, C comme « comment, le mois de juillet est déjà terminé ?! »

Une deuxième explication serait d’ordre existentielle, voire métaphysique : l’homme est un être épris de liberté. Si la liberté absolue n’existe pas, elle est réduite comme peau de chagrin en endossant le rôle de parent. Le départ de la progéniture est donc la promesse d’une liberté retrouvée et, comme lors de retrouvailles avec un ami perdu de vue, il convient de célébrer dignement cette liberté réapparue.

A nous les brunchs délurés du vendredi et les apéros qui s’éternisent jusqu’à l’heure du digestif ! Mais cette description me semble soudain familière : n’est-elle pas celle de la vie normale de tout expatrié à Dubaï ? Qui oserait prétendre adopter une vie monacale dans cette ville où l’on trouve plus de rooftops que de bibliothèques et d’églises réunies ?
Et grâce à la collaboration de nounous bienveillantes, nous partons toute l’année à la conquête des nuits orientales ! Une pensée compatissante m’envahit pour les habitants de contrées lointaines telles l’île de France où la sortie restau-ciné se prévoit des semaines à l’avance, faisant l’objet d’une organisation militaire reposant sur le bon vouloir de la baby-sitter et sur l’horaire du dernier métro. A Dubaï, après le magic July, vient le magic August, le magic September… (vous avez compris l’idée). 

3. L’expatrié : un adolescent refoulé ? 

Si la vie à Dubaï, notamment grâce à une certaine facilité matérielle, détient toute l’année une dimension magique, pourquoi donc la nécessité du magic July ?

D’un bon magicien, on ne voit que le spectacle réussi sans soupçonner les efforts répétés et laborieux qui ont précédé. Ainsi, le visiteur peu attentif ne constaterait qu’une vie qui répondrait au slogan « sea, sun & shawarma », ignorant que derrière les murs des belles villas, il y a la fatigue due aux journées interminables de travail, les inquiétudes liées à des parents qui vieillissent seuls ailleurs, l’angoisse des enfants qui deviendront adultes dans un monde effrayant, la crainte d’être une énième victime de la conjoncture économique. Si la vie d’expatriés à Dubaï offre abondamment la possibilité festive, elle permet rarement la légèreté de l’esprit. Le magic July, dans cette vie et cette ville où nous sommes en représentation permanente, permet de caresser, pendant quelques jours, la légèreté et l’insouciance.

Débarrasser des obligations familiales, on peut enfin faire taire la voix de la charge mentale, oublier temporairement la gestion du quotidien pour se prélasser et s’ennuyer, pour, en somme, redevenir des adolescents. Ce mois si magique de juillet constitue une cure de jouvence pour tous : les grands-parents devenus seuls responsables des enfants redeviennent les parents qu’ils furent quelques décennies auparavant, tandis que les parents embarquent dans une machine à remonter le temps pour retrouver une certaine nonchalance de l’adolescence, en attendant de devoir revêtir de nouveau les habits si sérieux de la parentalité. 

Instagram : @danslechaosmonde

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Anouchka Sooriamoorthy

Dubaïote d’adoption depuis 2007, Anouchka, professeure de philosophie, pose chaque mois son regard amusé et mesuré sur la ville de la démesure.

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