Témoignage : j'attends un enfant...

Écrit par  Mathilde 30 SEPT 2009

Bien que je connaisse beaucoup mieux Paris que Dubaï pour y avoir vécu plus de trente ans, je ne sais pas ce que c’est que d’y être enceinte. Alors qu’à Dubaï, je sais.  Notez, ce n’est peut être pas différent, mais en fait je n’en sais rien. Ce dont je suis sûre - et j’ai conscience qu’en vous le disant je brise un tabou fort - c’est que je n’aime pas être enceinte, et que je trouve même cela très dur.

 


J’entends déjà les voix s’élever contre, au choix, une obsédée par son corps, une ingrate qui a déjà la chance de pouvoir concevoir un enfant, une future mère indigne… Pourtant je vous assure, je ne suis rien de tout cela, je le pense sincèrement, et la sincérité de mon propos ici devrait vous en convaincre.

Oui j’en souffre réellement, et je ne crois pas que cela fera de moi une mauvaise mère. J’adore déjà mon enfant. Ah ça y est ! C’est horrible, je me sens obligée de me justifier ! Tant pis… Si je poussais la confidence, je vous dirais que je suis tombée amoureuse de lui. C’est quelque chose de l’ordre du coup de foudre que j’ai ressenti lors d’une des premières visions sur l’écran du médecin : un éclair, comme dans les films. Et depuis, je suis prête à jurer et même à faire jurer le médecin sous la torture, que mon enfant est le plus beau, le plus intelligent… et je le pense, en plus ! Si le penser ne fait pas de moi une bonne mère à venir, au moins serez-vous convaincus que je n’ai pas le profil de la mère indigne et dédaigneuse. Non, je prends juste conscience avec une acuité phénoménale que je vais mettre au monde une personne et que je ne suis pas assurée de la voir heureuse. Produire peut-être du malheur m’a parfois plongée dans le désespoir. « Les hormones », m’a un jour élégamment répondu une femme. Je dirais plutôt, un tabou brisé.

Pour ce qui est du corps, et bien je ne pense pas non plus en être obsédée outre mesure. Il est disons imparfait, je suis petite et pas particulièrement mince, « au repos » oserais-je dire... Bien sûr comme toutes les jeunes filles, j’ai d’abord cherché à lutter contre mes rondeurs d’adolescente, puis contre une silhouette alourdie par une alimentation estudiantine. L’installation de ces kilos superflus semblait définitive. Certes, j’ai lutté, mollement je dirai, plus par convention que par conviction réelle. J’aimais trop les bons plats et les choses interdites. Disons que ne cherchant pas à être top model, j’avais conscience que mon corps n’était pas non plus mon atout principal. Aujourd’hui, juste  « avant » plutôt, j’étais comme toute femme peu satisfaite de son corps, malgré les paroles réconfortantes de l’homme qui partage ma vie. Mais enfin, j’avais  appris à vivre avec et à l’aimer. Ainsi, nous vivions ensemble une sorte d’armistice heureuse. La grossesse est venue déterrer la hache de guerre, poussant mon corps et ma résistance dans leurs plus lointains retranchements. Ce n’est pas facile, surtout après une négociation de plusieurs années,  de parvenir enfin à cet armistice. Mais enfin, passés les premiers mois et les rondeurs partout, c’est plutôt mon ventre qui a pris et je trouve ça plutôt beau. Je ne suis pas obsédée par mon corps. Mais lorsque l’on m’a rétorqué, un jour où je tentais de dire ma difficulté à vivre cet état de grossesse, que c’était parce que je refusais de quitter mon corps et ma vie de jeune fille insouciante, et qu’encore une fois c’était dit par une femme, j’ai eu à nouveau conscience de briser un tabou, de trahir toutes les femmes qui avaient déjà enfanté. Comme si un accord tacite et millénaire liaient les femmes les unes aux autres pour trouver tout cela magnifique, merveilleux, épanouissant. Personnellement, la cellulite et les vergetures ne m’épanouissent pas. Et sentir son corps vieillir, s’affaisser, s’abîmer d’un coup, ne peut faire plaisir à personne.

Alors peut être suis-je une ingrate, qui ne sais pas considérer sa chance ? Chance de porter la vie, de concevoir la plus belle des merveilles. Peut-être. Je sais que beaucoup de gens seraient tellement heureux d’être à ma place, je sais que certains souffrent terriblement de ce manque. Je sais, je compatis, je pense que je peux imaginer ce qu’ils ressentent. Mais là encore je vais vous choquer, dit-on à quelqu’un malade de la grippe, qu’il ne devrait pas se plaindre parce que certains meurent du cancer au même moment ? J’exagère je sais, mais pourquoi est-ce que l’on m’a répondu, lorsque durant les premiers mois de ma grossesse je faisais timidement une nouvelle tentative pour partager mon désarroi et ma souffrance : « tu devrais t’estimer heureuse, des milliers de femmes rêveraient d’être à ta place ! » ? Et que ca ait été dit, à nouveau, par une femme. Le tabou, toujours…

Aujourd’hui, il me reste seulement quelques semaines avant le terme, et j’en profite. Car depuis que je sens le bébé bouger, tout est aussi plus facile, même si ça n’est pas devenu d’un seul coup évident. J’ai aussi compris que je ne pouvais pas tout dire, puisque personne ne voulait vraiment l’entendre. Le tabou est décidément trop fort. J’en ai eu la confirmation lorsque mes confidentes précédentes m’ont tour à tour déclarées - et sans se concerter - « toi tu as de la chance, tu as une grossesse sans problème ». Confirmation qu’elles ne veulent pas comprendre.  Alors je ne le dis plus ; et comme ça va mieux, cela me pose moins de problème. Je ne dirai plus rien, et promis, pour le deuxième, je serai une future mère « hyper épanouie » ! Le pacte sacré a eu raison de moi…


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Dernière modification le vendredi, 27 novembre 2015 15:29
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