Interview exclusive- Katherine Pancol au festival de littérature de Dubai

Écrit par  Gabriel Malika 12 MARS 2014



Quand Gabriel Malika rencontre Katherine Pancol à Dubai...

Katherine Pancol était cette année l’invitée de marque du Festival de Littérature de Dubaï.
Depuis dix ans, elle fait partie du club très fermé de ces écrivains qui vendent leurs romans par millions. En l’interrogeant, nous avons tenté de percer le secret de son succès. Humilité, humanité, humour, Katherine Pancol aime éperdument la vie, la littérature et les lecteurs – qui le lui rendent bien.
Peut-être ne fallait-il pas chercher trop loin, finalement ? Katherine Pancol puise au fond de nos âmes pour raconter des histoires inoubliables et touchantes. À l’exemple d’un Balzac – qu’elle adore –elle réussit toujours à saisir l’air du temps. Bienvenu dans le monde d’une femme de lettres dont la gloire ne doit rien au hasard.


Gabriel Malika : comment êtes-vous devenue une écrivaine ?

Katherine Pancol : Il y a des gens qui savent ce qu’ils veulent faire dès leur plus jeune enfance. Moi, je n’en savais rien. Je viens d’une famille où les gens ne vivaient pas – pardon, lapsus - ne lisaient pas. J’ai été sauvée par les bibliothèques municipales. Quand j’étais enfant, je prenais tous les livres que j’avais sous la main et je les lisais par ordre alphabétique. À l’âge de douze ans, j’étais arrivée à Dostoïevski. Les livres étaient devenus mes amis, mes compagnons de route. Je me souviens aussi qu’avant de me coucher, je m’inventais des histoires.

J’ai fait plein de petits boulots, j’ai été pompiste, convoyeur... Ce fut très formateur, beaucoup de mes personnages se sont inspirés de ces années. Un jour je suis entrée dans un journal où j’ai appris les mots. J’ai compris que les mots étaient une matière vivante. J’ai commencé à rédiger des articles, et puis Robert Laffont m’a contactée et m’a demandé d’écrire un roman. J’ai dit non pendant six mois. Je pensais que j’étais trop jeune, que je n’y arriverais pas. Quand j’étais enfant, le livre était en haut d’une étagère, il m’intimidait terriblement. C’était comme si j’allais parler à Victor Hugo en personne. J’ai fini par accepter, j’ai écrit Moi d’abord, qui s’est vendu à 300,000 exemplaires. Mais je n’étais pas encore convaincue que la littérature était pour moi et que je pouvais en vivre. Ce n’est qu’à mon quatrième livre que j’ai fini par y croire. Devenir écrivaine a été un apprentissage.

Gabriel Malika : comment construisez-vous vos histoires et vos personnages?

Katherine Pancol : avant d’écrire, je passe des mois à remplir des fiches sur chacun de mes personnages. Je ne suis pas la seule. Zola a vécu avec les mineurs et son bloc-notes avant de rédiger Germinal. Quand vous écrivez un livre, vous avez une étincelle qui vous fait démarrer l’histoire. Elle peut venir d’une scène de rue, d’une réplique que vous entendez, d’une idée qui vous traverse… Il y a toujours une étincelle. Mais je pars toujours des personnages et je ne connais jamais toute l’histoire avant de l’avoir commencée.

Par exemple, pour mon dernier roman, Muchachas, je vous raconte comment cela s’est passé.
Je vais au mariage d’une amie dans le sud ouest de la France. Il fait quarante degrés, je suis à la terrasse d’un café. Arrive un couple. La femme est sublime, elle ressemble à la Brigitte Bardot des années soixante. L’homme est un petit maigrichon insignifiant, il porte un short bleu, des claquettes, une chaîne en or avec une tête de mort, trois poils sur le torse… Ils sont rejoints par trois petits garçons. Ils mettent une demi-heure à commander une limonade, ce que j’ai trouvé étrange. L’homme se penche sur la femme, lui parle de manière véhémente et la frappe. La tête de la femme a tapé sur le pilier. L’homme recommence. La femme n’a pas protesté, elle s’est levée puis elle est allée aux toilettes. Je l’ai suivie, je m’apprêtais à lui proposer de l’aider quand le petit maigrichon m’attrape par le col et me dit : « si tu lui parles, je la tue ». J’ai vu la terreur dans les yeux de la femme, des yeux qui me disaient : « partez, je vous en prie, partez ! » Cette scène m’a obsédée longtemps. Je me demandais comment cela était possible. Ce fut mon étincelle.

Quand je suis rentrée à Paris, je me suis rendu compte que la violence conjugale était très répandue et qu’elle revêtait plusieurs formes : la violence physique, la violence morale, la manipulation. En France, il y a une femme qui meurt tous les deux jours sous les coups de son mari. Après, j’ai interviewé une trentaine de femmes pour connaître leur histoire, comment ça se passait, la première gifle, comment on perdait l’estime de soi. J’ai ainsi créé le personnage de Léonie puis celui du mari qui la bat, Ray Valenti. J’ai voulu raconter l’enfance malheureuse de cet homme, non pour lui trouver des excuses, mais pour tenter de comprendre ce qui avait pu se passer dans la tête du bourreau. J’ai ensuite imaginé Stella, leur petite fille. Comment vivait-elle cette situation ? Petit à petit, j’ai nourri ces personnages avec mon vécu, les personnes que j’avais écoutées, et j’ai constitué des cahiers de notes. Si vous avez bien construit vos personnages, vous n’aurez jamais de problèmes d’action. Quand les personnes existent, il suffit de les lâcher, de les laisser vivre dans votre imaginaire.

Gabriel Malika : est-ce que parfois, vous vous sentez investie d’une mission ? Est-ce que vous vous dites souvent : « là il faut que je passe un message » ?

Katherine Pancol : non. Je suis contre les messages en littérature. C’est Proust qui disait, je crois : « essayer de mettre des idées en littérature, c’est comme laisser l’étiquette sur un cadeau, ça ne se fait pas ».

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Gabriel Malika : pour reparler de votre écriture, peut-on dire que vous avez un style très cinématographique, et d’une certaine manière, très anglo-saxon ?

Katherine Pancol : Je pense qu’il y a différentes écoles d’écriture. Dans les romans russes, par exemple, on perçoit l’âme russe avec force. Je pense que dans mes livres, il y a une voix. J’ai été très attirée par les auteurs américains. Les anglo-saxons ont une manière très concrète d’écrire. Les français se perdent dans leurs pensées, ils sont abstraits, il faut qu’ils expliquent le monde. Les anglo-saxons se concentrent sur les faits, ils essayent de montrer, pas de dire. Ce que j’écris est très visuel, quand j’écris une scène, c’est tout juste si je ne tiens pas la caméra. Ça ne fait pas de moi une cinéaste pour autant. J’ai refusé de réaliser Les Yeux jaunes des crocodiles. C’est un autre métier de réaliser. D’ailleurs les écrivains qui se mettent derrière la caméra font rarement de grands films. Il faut savoir installer une tension, même si elle est seulement psychologique, c’était la grande théorie d’Hitchcock.

Gabriel Malika : dans votre roman Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi, vous vous intéressez beaucoup à Cary Grant. Pourquoi lui ?

Katherine Pancol : quand j’étais journaliste, j’avais 20 ans, c’est une des premières personnes que j’ai interrogées. J’ai passé un après-midi avec lui et je me suis beaucoup amusée. Il m’avait raconté un peu sa vie. Il a eu une enfance misérable, sa grand-mère l’attachait au radiateur avant de le battre… Il n’a commencé sa carrière d’acteur qu’à trente ans. J’ai dû avoir une étincelle en lisant sa biographie. Dans un roman, c’est bien d’avoir une toile de fond parce que les histoires sont toujours un peu les mêmes. C’est le décor qui change. Et puis j’aime bien aussi les vies qui montent et qui descendent, les grands destins.

Gabriel Malika : à l’image des romans du dix-neuvième que vous aimez tant, dans Muchachas, vous parlez beaucoup des tensions sociales, n’est-ce pas ?

Katherine Pancol : absolument. Un de mes personnages principaux dans Muchachas, Ray Valenti, l’homme qui bat sa femme, était le fils d’une bonne dans un château. Ils furent tous deux humiliés.  Il va éprouver le besoin de se venger. Encore une fois, ce n’est pas pour l’excuser, c’est pour comprendre. Je voulais comprendre pourquoi il était violent avec sa femme et sa fille, parce que pour les gens, c’est un héros…

Gabriel Malika : c’est là où, à mon avis, vous n’êtes plus anglo-saxonne, car il y a une ambiguïté dans ce personnage. Vous posez la question : comment peut-on être un héros et un salaud à la fois ?

Gabriel Malika : revenons à l’un de vos personnages du roman Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi, Becca. Comment l’idée de cette femme vous-est elle venue ?

Katherine Pancol : un soir que je sortais du théâtre et que j’attendais un taxi sous la pluie, je remarquai une vieille femme sur un fauteuil roulant, enfouie sous des couvertures. On a été boire un café ensemble, elle m’a raconté sa vie, une vie incroyable. Ce fut une autre étincelle.

Gabriel Malika : dans ce même roman, le personnage de Becca critique la société de consommation. Y-a-t-il un peu de vous dans ces reproches ?

Katherine Pancol : oui, je pense que nous sommes abrutis de choses matérielles et que nous n’avons plus de place pour le reste, pour l’âme, pour l’humain. J’aime bien causer avec les personnes âgées, je les interroge souvent. L’autre jour, je conversais avec une dame de 88 ans qui avait connu ma grand-mère et je lui demandais ce qu’elle pensait de notre époque. Elle me répondit : « vous savez, nous on a connu la guerre, les privations… on était heureux, on s’émerveillait de choses simples. Et les jeunes étaient heureux ». Je ne pense pas que la surconsommation rende les gens heureux.

Gabriel Malika : Il y a quelque chose qui me fascine, Katherine, vous êtes une écrivaine célèbre et malgré tout, vous restez très disponible. Vous répondez à tout le monde ?

Katherine Pancol : je réponds aux gens qui m’écrivent sur mon site. Je prends le temps de le faire. Un écrivain vivant ne reste pas sur l’étagère. Il faut être à l’écoute des gens. Le rôle d’un écrivain, c’est de raconter la vie.

Gabriel Malika : je me trompe ou à certains moments du roman Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi, vous réglez vos comptes avec la critique ?

Katherine Pancol : c’est possible (rires). La scène littéraire parisienne est totalement intello… Robert Charlebois, qui eut beaucoup de succès, décrivait les critiques comme des ratés sympathiques. Je voudrais revenir à Balzac. Personne n’a vu la société comme lui, personne n’a sondé le cœur des femmes comme lui et pourtant il est un peu méprisé. Gide disait de Victor Hugo qu’il était un grand poète, hélas. Balzac, Hugo racontent des histoires, peu importe ce que l’on peut penser de leur style. Balzac, Hugo, Zola, Dickens, Hemingway, Steinbeck, Faulkner, Dos Passos sont des gens qui racontent des histoires et quand vous racontez des histoires, vous touchez l’homme, l’humain. Ce qui est intéressant, ce sont les changements de société. Il n’y a pas d’écrivain français aujourd’hui qui raconte ce qui passe dans notre société actuelle.

Gabriel Malika : vous sentez-vous visée par cette critique parce que vous vendez beaucoup de livres ?

Katherine Pancol : je suis obligée de me sentir visée. Nous sommes quelques uns, oui, on pourrait fonder un club. Et c’est de pire en pire. Les Français ont un problème avec l’argent et le succès.

Gabriel Malika : une dernière question, Katherine. Quel est votre rapport avec l’Orient ?

Katherine Pancol : je suis née à Casablanca. J’ai grandi avec les bruits, les odeurs et les couleurs du Maroc. Spontanément, je me sens chez moi dans les pays arabes. Mes trois villes d’adoption sont Casablanca, New York et Paris. Ce sont trois rythmes différents. Paris est la plus belle ville du monde, je ne me lasse pas de contempler sa beauté. New York est un concentré d’énergie. Au Maroc, on a envie de s’asseoir par terre, d’écouter, de regarder… Je pense que les premières années d’une vie sont déterminantes et moi, mes premières années, je les ai vécues au Maroc. J’aime aussi mon petit coin de Normandie. Je crois que je peux vivre partout, en fait (rires). Ce doit être mon côté nomade.

Après le succès de son roman Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi Katherine Pancol a publié Muchachas aux Editions Albin Michel (disponible chez Culture & Co et Kinokuniya)

Gabriel Malika, auteur des Meilleures intentions du monde (lire notre article),  vient de publier son deuxième roman Qatarina (notre article) aux Editions intervalles (disponible à L’Alliance Française de Dubaï).

Dernière modification le samedi, 28 novembre 2015 13:07
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