« Mama Sara », à un battement de cœur des victimes de trafic sexuel

Écrit par  Kyra Dubai 19 FEV 2014



Sara Shuhail
est la directrice d’EWA’A, une initiative publique visant à protéger et abriter les femmes victimes d’abus sexuel et de trafic.
Ex directrice d’école, elle a appris à retenir ses larmes face aux drames dont elle est témoin et consacre toute son énergie à leur venir en aide, chasser les trafiquants et sensibiliser les Émiriens à ce nouveau problème.

INTERVIEW, TEMOIGNAGE D’UNE VICTIME et REPORTAGE.

Que veut dire EWA’A ?

En arabe cela signifie récipient pour protéger quelque chose : comme un utérus protège le fœtus. C’est un endroit sûr et précieux.

Comment l’initiative EWA’A a-t-elle démarré ?

Sur la décision de Sheikh Hamdan bin Zayed Al Nahyan en 2008 de le créer sous l’autorité de la Croix rouge. Le gouvernement des EAU a adopté la première loi–UAE Federal Law No. 51- contre le trafic humain ou l’esclavage moderne dans la région en 2006. Notre pays a signé le Memorandum of Understanding des Nations-Unies et nous avons dès lors créé un Comité national contre le trafic en 2007 ainsi que l’initiative EWA’A un an plus tard dans le but de protéger les femmes et les enfants contre les trafiquants.

Comment venez vous en aide aux victimes ?

Nous les protégeons en leur mettant à disposition un endroit sûr, leur fournissant assistance, réinsertion, soutien psychologique et activités. Elles restent entre un et six mois dans nos abris. Nous avons quelques 190 victimes sur trois abris : Abu Dhabi, Sharjah et Ras Al Khaimah.

D’où viennent les victimes?

Il existe différentes histoires et régions mais elles viennent toutes de pays ravagés par la guerre, les catastrophes naturelles et la pauvreté. La police, les ambassades, les hôpitaux ou les mosquées nous les envoient. Depuis 2011, nous recevons aussi des appels grâce à la helpline.

Comment leur portez-vous secours?

Si elles sont piégées quelque part, le département des droits de l’homme de la police nous aide. La plupart du temps elles n’ont aucune idée de l’endroit où elles sont séquestrées, mais grâce à des indices sur l’environnement alentour nous parvenons à les localiser. De petits détails peuvent être très utiles.

Quelles sont leurs histoires?

Dans 99% des cas, c’est la même histoire. Les trafiquants leur promettent qu’en venant ici elles auront un emploi dans un hôtel comme secrétaires ou serveuses, ou dans un salon de beauté… Puis elles arrivent aux EAU et se retrouvent piégées. Les trafiquants leur confisquent tous leurs papiers et les obligent à signer une clause de non responsabilité. Ils menacent de s’attaquer à leurs bébés, à leurs familles, de représailles si elles ne coopèrent pas. Voilà comment ça fonctionne. Certaines sont même piégées par leurs propres parents qui vivent ici depuis longtemps. Ils les vendent ou les obligent à exercer de sales boulots, à se prostituer pour la plupart.

Quel âge ont-elles?

De 5 à 45 ans. Afin de devenir des esclaves sexuelles professionnelles, certaines sont formées par leurs parents dès leur plus jeune âge. La moitié est adoptée par des gens qu’elles appellent papa et maman. Parfois ce sont les clients qui finissent par nous appeler, rongés par la culpabilité.

Pourquoi vous êtes-vous lancée dans une telle initiative?

Je suis mère de six enfants, quatre filles et deux garçons et j’ai travaillé comme directrice d’école pour le ministère de l’Éducation. J’ai élevé des enfants et je sais être stricte. Le gouvernement a pensé que je serai la personne idéale pour mener cette tâche à bien.

Il y a un message de Sheikha Fatima bint Mubarak sur votre site. Elle a un rôle dans EWA’A ?

C’est le chef ici. Elle est venue dans les abris. Elle s’assoit avec les victimes et leur parle comme une mère. « Ne vous inquiétez pas. Ceci est votre seconde patrie. Nous vous apporterons tout ce dont vous avez besoin. ». Elle est si gentille et généreuse avec elles. Elle a tant fait pour EWA’A, et pour les victimes humanitaires en général. Elle porte vraiment bien son nom de « Mère de la Nation ».

Qui sont les trafiquants?

Des mafias. Ils viennent du même pays que leurs victimes. Ils travaillent avec des partenaires de la même nationalité, ici. Ils viennent des pays de l’Est, d’Afrique et récemment de pays arabes. Ils trafiquent des femmes et des enfants échappant à la guerre, aux catastrophes naturelles, des gens qui n’ont plus de famille et qui sont facilement kidnappés. Ils adaptent leurs plans et sont professionnels. Nous arrêtons la plupart d’entre eux mais il est difficile de mettre la main sur leur chef qui dirige depuis son pays d’origine.

Combien en avez-vous arrêté ?

En 2012, nous en avons arrêté 50. Ils risquent trois à 22 années de prison. Nous sommes en train d’aménager la loi afin d’améliorer le droit des victimes.

Comment gagnez-vous la confiance des victimes?

Nous les emmenons dans les abris où elles se reposent quelques jours, dorment. Nous leur offrons une assistance médicale et des vêtements. Au début c’est de la survie. Lorsqu’elles sont prêtes à parler, nous y allons pas à pas. Si elles ont des informations sur les trafiquants nous appelons la police qui vient les interroger mais en civil et en privé. Ces policiers ont une formation aux droits de l’homme. Ils commencent l’enquête en collaboration avec la victime.

Êtes-vous la seule organisation qui traite de tels abus aux EAU ?

Il y a en a une à Dubaï qui traite de violence domestique, de travail et de trafic humain. Mais EWA’A est la seule organisation spécialisée en trafic humain.

J’ai lu sur votre site que certaines victimes étaient trafiquées pour les courses de chameau ?

Cela n’existe plus. Les courses de chameau sont un sport traditionnel qui existe depuis 300 ans aux EAU. Il y a une course annuelle. Ce sont des jockeys. Quand ils ont réalisé que cette pratique était contraire aux droits de l’homme, ils ont arrêté. Cette problématique a été très bien gérée.

Avez-vous jamais été menacée ? Disposez-vous d’un système de sécurité ?

Nous devons protéger les victimes des trafiquants. Les abris sont équipés de caméras de surveillance et d’agents de sécurité. Ils sont cachés et les employés sont discrets. Mais c’est dangereux pour tout le monde. Notre bureau est protégé par une alarme directement connectée au département de la police.

Le trafic sexuel et les abus sont-ils tabous aux EAU ?

Depuis cinq ans, il y a eu beaucoup de progrès. Nous sommes passés d’une à 70 personnes informées du problème. Par le passé, les gens ne voulaient même pas en entendre parler. Même les professionnels de l’éducation. Il y avait un déni sur le fait que ce problème existait ici. Il n’est pas plus développé qu’ailleurs mais il existe. C’est une problématique de pays riches. C’est le prix de la richesse. Mais lentement les gens commencent à en parler. Il fallait une loi même pour une seule personne.

Il existe donc une vraie prise de conscience ?

Dorénavant, les gens comprennent le problème. Ils savent comment traiter avec nous. Ils aident, font des dons. Pas à pas. Avec mon équipe, nous avons contribué à faire évoluer la société face à cette problématique.

Comment vivez-vous le fait d’être une pionnière ?

J’ai trouvé que l’on me donnait une grande responsabilité, difficile. J’ai eu du mal à croire que les être humains étaient capables de telles horreurs. Lorsque j’ai rencontré les victimes au début je ne pouvais pas croire ce que je voyais et entendais. Les trafiquants et les clients tatouent les corps des victimes de leurs noms… Comment des êtres humains peuvent-ils se comporter ainsi ? Je travaillais dans les écoles dans un tout autre environnement et j’ai été choquée. Ma première réaction a été de pleurer mais je me suis retenue car j’ai pensé que si je ne faisais pas preuve de force je ne servirai à rien. Cette expérience a changé ma vie dans le bon et le mauvais sens.

Les employées d’EWA’A sont toutes des femmes?

Oui. Elles sont 30. Parce que les victimes ont souffert des hommes. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai demandé aux policiers de venir sans uniformes.

Qu’advient-il des victimes après quelques mois passés ici ?

Si elles le désirent, nous les aidons à trouver un emploi aux EAU. Nous les formons à faire des bouquets, emballer les cadeaux ou au service… Nous leur donnons de quoi recommencer leur vie. Mais la plupart veulent rentrer. C’est une expérience tellement terrible de rester dans un endroit où vous avez été traumatisée.

D’où vient votre budget ?

Du Prince héritier Sheikh Mohammed, de Sheikha Fatima et différentes organisations et dons privés. De nos campagnes de sensibilisation et d’expositions d’œuvres d’art comme Silent Voices.

Pourquoi les femmes sont-elles plus vulnérables ?

Elles ont plus d’émotions. Dans cette région du monde, les hommes sont plus en contrôle. Mais les choses changent petit à petit. La loi est de plus en plus favorable aux femmes. Et comme témoin de ce dont les femmes peuvent être victimes au quotidien, je pense que c’est une bonne chose. Quand je rencontre des femmes trafiquants je suis choquée. De voir que les femmes aussi peuvent développer ce côté sombre.

Sont-elles aussi dangereuses que les hommes?

Elles peuvent être particulièrement dangereuses. Lorsqu’elles sont agressives, elles sont incontrôlables. L’éducation, la vie, l’environnement sont probablement les responsables … Mais Inch Allah un jour nous fermerons EWA’A. Cela voudra dire que notre pays est libéré de ces crimes.

Pour en savoir plus : http://www.shwc.ae/Default.aspx


TEMOIGNAGE : Tolin, une voix dans l’obscurité

Tolin est venue d’Alep à Beyrouth pensant qu’elle y décrocherait son visa pour les EAU. Elle rêvait de travailler dans un salon de beauté, échappant à la guerre qui ravage son pays depuis plus d’un an. Elle connaissait celle qui lui promettait des châteaux en Espagne depuis longtemps. Si bien que lorsqu’elle lui promit que son mari l’aiderait à obtenir les papiers, elle n’en douta pas. Dans sa ville natale, tous les magasins étaient fermés depuis longtemps et Tolin, 28 ans, divorcée sans enfant, ne trouvait pas de travail. C’était une excellente porte de sortie.

C’est seulement lorsqu’elle franchit le pas de la porte de l’appartement du couple à Abu Dhabi qu’elle comprit que quelque chose de louche se tramait.
« Toutes ces filles- toutes originaires de Syrie sauf une Irakienne- sur leur 31, prêtes à sortir », explique la jeune femme. « Nous étions huit dans un deux pièces. Il exploitait même sa femme. »
Tolin, fleur blanche en turc, comprit qu’elle avait été trompée pour devenir prostituée comme les autres. « Je ne pouvais rien faire. On retrouvait les clients dans des hôtels 5 étoiles mais ils nous escortaient en permanence. J’avais peur que le personnel de l’hôtel et la police soient aussi dans le coup. »

Les trafiquants jouent sur le fait que la prostitution est illégale aux EAU et les femmes sont effrayées à l’idée de finir en prison si elles s’échappent. Dix jours. Dix long jours de cauchemar où Tolin est forcée d’exercer des pratiques auxquelles elle n’aurait jamais imaginée être un jour contrainte : obligée de travailler comme esclave sexuelle pour ramener 400 dhs l’heure ou 1500 dhs la nuit à son proxénète. La voix de jeune femme, fille d’un médecin de renom d’Alep, semble lointaine, distante. Elle est encore en état de choc selon EWA’A.

« Deux jours après mon arrivée, après la phase de choc initial, j’ai essayé de trouver des moyens de m’enfuir. J’ai envoyé des sms à un ami à Sharjah et réussi à lui donner l’adresse de l’appartement. Ils ont appelé la police et ont fait une descente, » raconte-t-elle. Elle parle un peu plus fort comme si le danger s’était enfin éloigné mais elle se tord nerveusement les doigts et regarde de tous côtés alors qu’elle raconte les détails de sa libération. « Il était très violent. Il avait des accès de colère et renversait la table du salon, il criait… Quand la police est entrée dans l’appartement, sa femme m’a supplié de me taire mais j’ai pris mon sac et je suis partie, » soupire Tolin.

Aujourd’hui, l’enquête touchera à sa fin. Son procès commencera la semaine suivante. Elle pourra quitter les EAU si elle le souhaite.
C’est une faveur que Sara Shuhail a réussi à négocier avec l’appareil judiciaire. La fondatrice d’EWA’A a aussi obtenu des officiers de police qu’ils interrogent les filles en civil. Mais Tolin n’a aucune conscience de tout cela. Ce qui lui importe c’est la honte. Elle se demande comment elle pourra cacher cette horrible expérience à son père. Il l’appelait chaque semaine lui demandant innocemment si elle aimait son travail. « Je vais peut être demander de l’aide au HCR et l’asile dans un pays d’accueil. Je voudrais étudier l’anglais et devenir traductrice…»

Essayer de reconstruire son amour-propre et refaire sa vie avec pour seule satisfaction celle d’avoir envoyé un trafiquant derrière les barreaux.


REPORTAGE dans l’abri d’EWA’A à Abu Dhabi

Maitha Al Mazrui  travaille pour EWA’A depuis près de quatre ans comme Coordinatrice. On lui a offert deux fois son salaire ailleurs mais elle ne peut se résoudre à partir. « Ce serait trahir les filles, confie-t-elle. Et je sens que notre travail commence à payer. »
Cela prenait un à deux ans avant d’arrêter les trafiquants mais depuis que la loi est appliquée, grâce à l’étroite collaboration avec la police et la sensibilisation des filles et du public, « ils ne peuvent plus les trafiquer en toute impunité».

Maitha fait le tour du propriétaire de l’abri niché dans un quartier résidentiel sécurisé d’Abu Dhabi. Elle prend des nouvelles des filles malgré sa grossesse avancée. « C’est comme n’importe quel job, » dit-elle pénétrant l’atelier artistique où les femmes et les enfants créent des œuvres libératoires. EWA’A a organisé pour la seconde fois cette année une exposition autour de leurs travaux dont le but est de récolter des fonds et d’aider les victimes à externaliser leur traumatisme, Silent Voices II à la Ghaf Gallery d’Abu Dhabi. Des œuvres parfois plus fortes et révélatrices qu’aucun discours. « Ces filles ont été trompées. Elles ont fait confiance à un ami ou un membre de leur famille et se sont retrouvées esclaves sexuelles.  C’est difficile d’entamer une thérapie parfois. Pourquoi feraient-elles confiance à un étranger ?» demande Maitha.

Cette pièce semble être le réceptacle de leur peine et de leurs espoirs.

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Sur le mur, des photos des victimes. On peut y voir le visage d’une petite fille de cinq ans. « Malheureusement ce n’était qu’une enfant trafiquée par ses propres parents. Ils l’ont fait venir ici pour qu’elle soit entraînée à devenir une esclave parfaite plus tard, » raconte Maitha. La petite assistait à des parties fines habillée comme une femme de mauvaise vie et se faisait battre quand elle refusait d’obéir. « Cela n’a pas été facile, se souvient Maitha. Il a fallu revenir aux bases : hygiène, manières, éducation. La pauvre enfant n’avait pas d’exemple à suivre. Si ses parents n’en étaient pas qui aurait pu l’être ? » Elle voulait rejoindre sa mère en prison alors Sara Shuhail a gagné sa confiance. « Elle s’est tellement attachée à Sara. Elle l’appelait Mama Sara. Les victimes sentent quand vous leur parlez avec le cœur. Si elles voient dans vos yeux que vous leur faite confiance, cela les rassure. On ne peut pas leur mentir. » La petite a finalement rejoint sa grand-mère originaire d’un pays arabe. Dans la plupart des cas, les victimes veulent revenir dans leur environnement familier. Heureusement le cas de cet enfant est isolé. Les mineurs ont en général entre 14 et 18 ans.

Quant aux clients, ils viennent de partout. « Nous sommes dans un pays de multiples nationalités. Pauvres, touristes… » Et tous les hôtels… Le silence assourdissant de l’abri désert –les victimes ont été temporairement déplacées près des cours de Ras al Khaimah et Sharjah où se déroulent leurs procès- alourdit plus encore l’atmosphère de ce lieu chargé du traumatisme des victimes.

A leur retour, elles partageront cet espace pour le moins confortable dédié à leur réinsertion. « Elles peuvent rester le temps qu’elles le souhaitent. Oui, c’est un bel endroit. Nous essayons de rattraper ce qui leur a été fait. Mais rien n’est aussi bon qu’un chez soi, » confie Maitha.

Entre temps, jusqu’à ce qu’elles reprennent confiance, les filles passent leur temps entre la cuisine, la salle télé et leurs chambres à préparer les repas, discuter. Des espaces à part sont même mis à la disposition des mères et de leurs bébés. Certaines ont en effet eu des enfants dans leur malheur. « Mais il faut les voir avec leurs bébés. Impossible de les leur enlever. Pas moyen ! »

Elles réagissent toutes différemment : certaines ne parlent plus, certaines deviennent dures et d’autres sont « cassées ». « Ce n’est pas facile de gérer des filles qui ont traversé une telle expérience. Certaines deviennent très agressives, » explique Maitha.

Mais au moins EWA’A leur prouve qu’il existe des gens concernés et leur rappelle cette dure leçon de vie : « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort. »

Dernière modification le samedi, 28 novembre 2015 13:07
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